Le Centre d'entraînement des moniteurs de la Jeunesse Algérienne (CemJA)

 

page de garde du site

  

Le ministre résidant Lacoste demande en juin 1957 au ministre de la Défense de créér un Centre de formation de moniteurs, en vue de "la prise en main de la jeunesse musulmane dans un cadre civique et sportif". Créé par DM du 1er juillet 1957, le Centre d'entraînement des moniteurs de la jeunesse d'Algérie (CEMJA) est installé à Issoire (Puy de Dôme), et à raison de deux stages de 5 mois, va accueillir et former chaque année un millier de moniteurs. Initialement ceux-ci doivent savoir lire et écrire, et être aptes physiquement En 1958, le niveau CEP est requis, et bien que les volontaires soient nombreux, la ressource de la population musulmane est insuffisante, et 10% de FSE sont admis.

Le général SALAN définit en août 1957 la mission du Centre "conserver ou ramener la jeunesse à la cause de l'Algérie française, en la familiarisant avec la pratique du sport". La directive LACOSTE du 21 décembre 1957 précise le rôle des moniteurs: encadrer la jeunesse d'Algérie avant le service militaire, lui donner une éducation physique et sportive, continuer l'éducation civique dispensée par l'école, en vue d'en faire "des artisans efficaces de ['Algérie nouvelle, dans un idéal de justice et de fraternité". Les instructeurs du Centre font la synthèse de ces deux directives en motivant les stagiaires pour l'Algérie française et nouvelle.

Orienté par le 5ème Bureau d'Alger, le centre est encadré par 80 officiers des trois armées, dont 20 d'active, et 24 sous-officiers. Il dispense un enseignement général, et une instruction militaire sommaire. Il reçoit les encouragement de M. CHABAN-DELMAS en décembre 1957, et du général de GAULLE en juin 1959.

Constatant que le CEMJA prélève sur le contingent incorporable 40% de garçons qui seraient élèves - gradés ou qualifiés pour le combat (niveau CQ), le général Challe modifie le pourcentage des européens, qui en 1960 seront 250 par promotion sur 600. Ils seront employés surtout comme moniteurs de formation professionnelle.

A leur sortie du Centre, les moniteurs sont assimilés aux sous-officiers du contingent, classés en trois catégories en fonction de leur mérite, et perçoivent une indemnité spéciale de qualification (350 à 450 francs par jour). Ils constituent des équipes de trois, et sont affectés dans les SAS ou les unités de sous-quartier en Algérie.

 

X

 

A la fin de l'année 1958, le général SALAN décide de créer les structures permettant d'utiliser au mieux les moniteurs, et d'encadrer le maximum de jeunes. L'Arrêté du 1er décembre en définit les buts: "améliorer par une action de masse la situation matérielle et morale de la jeunesse non scolarisée". Le SFJA ainsi créé animera trois structures:

- les Centres de formation de la jeunesse d'Algérie (CFJA), internats de 20 à 40 élèves, dispensant pendant un an éducation générale et préformation professionnelle,

- les Foyers de jeunes, externats mixtes d'une centaine d'élèves. Supportés par les SAS, ils dispensent pendant deux ans la même formation que les CFJA,

- les Foyers sportifs, chargés de l'initiation sportive sous la direction des SAS ou des unités de sous-quartiers.

 

La loi du 28 décembre 1958 sur la promotion sociale fixe un objectif de 200 Centres et de 300 Foyers de jeunes. En mars 1959, 39.500 jeunes sont accueillis, ils sont 80.000 en 1960 et 100.000 en 1961, dans 110 Centres, 109 Foyers de jeunes et 720 Foyers sportifs.

En mai 1959 est créé à Nantes le Centre d'éducation des monitrices de la jeunesse d'Algérie (CEMJAF), qui forme en cinq mois des promotions de 150 stagiaires.

Le SFJA est dirigé successivement par le colonel GRIBIUS, le général DUNOYER DE SEGONZAC, et le général BOUDJOUA. Il dispose en 1960 de 36 officiers supérieurs, 28 officiers subalternes, 400 sous-lieutenants appelés, 342 sous-officiers dont 34 d'active, 34 personnels féminins et 2.856 militaires du rang dont 1.441 musulmans. La ponction sur les effectifs militaires est donc particulièrement contraignante, elle montre bien l'importance que le commandement accorde à la jeunesse d'Algérie.

En janvier 1961, le CEMJA est rattaché aux Affaires algériennes. II n'est plus une école militaire, mais il en conserve les cadres. En mars de la même année, le Délégué général MORIN souhaite constituer 1.000 Centres de jeunesse, dont 300 dans les villes d'Alger, Oran, Bône et Constantine. Simultanément, le Comité des Affaires algériennes envisage d'encadrer 12.000 jeunes des villes dans un Service civique. Ces projets ne verront pas le jour.

 

En mars 1962, le CEMJA est pris en charge par l'Éducation nationale, et en juin le Haut Commissaire FOUCHET étudie le transfert du SFJA à ce ministère, et à la Direction de l'Agriculture. Dans les faits, les moniteurs sont versés dans la Force locale, et le SFJA est dissous le 30 juin 1962.

L'Etat-major interarmées a établi au milieu de l'année 1961 un bilan contrasté de l'action du SFJA. Le rendement des Centres de formation est estimé faible, les candidatures sont peu nombreuses et 20% seulement des stagiaires trouvent un emploi à la sortie. Certains s'engagent alors dans les harkas. Les Foyers de jeunes en revanche sont très fréquentés et ont un bon rendement. Ils permettent à 10.000 jeunes de trouver un débouché dans l'économie locale, ou d'accéder à la formation professionnelle des adultes. L'activité des Foyers sportifs, animés par des sous-lieutenants du contingent, dépend de l'intérêt qu'y portent les commandants de sous-quartiers. Le résultat le plus positif du SFJA réside sans doute dans la formation à Issoire et Nantes de moniteurs et de monitrices qualifiés et motivés. Les rapports sur le moral du commandant du CEMJA soulignent la confiance totale de ces jeunes envers leurs instructeurs, et leur enthousiasme pour accomplir leur mission au service de la jeunesse d'Algérie.

 

Sources:

Archives SHAT. IH 1268/6 - 13051l -1310 12 - 1396/4 2566 Il, 2 et 3.

Amicale des anciens instituteurs et instructeurs d'Algérie.

Des enseignants se souviennent. 1830-1962. Privat 1981.

Témoignage du général Bertrand DUPONT de DINECHIN. (25-11-1994)

 

Il s'agit d'un texte honteusement copié sur l'excellent livre du général Faivre "les combattants musulmans de la guerre d'algérie", ISBN 2-7384-3741-9

 

un témoignage direct:

 

Les moins de vingt ans représentent la moitié de la population de l'Algérie. Dans le cadre : la pacification, il était donc de la plus grande importance de occuper de la jeunesse.

C'est dans cet ordre d'idée que Ecole d'Issoire a été créée en juillet 1957. l'idée de cette opération est née Alger, au 5e bureau de la xe région Militaire et a été, dès le début, appuyée par le Ministre résident Robert Lacoste.

Un capitaine, jeune et dynamique, des parachutistes de la Légion étrangère est chargé de l'exécution, avec tous les appuis nécessaires.

Il faut une école. Le quartier de Bange à Issoire, ancien quartier l'artillerie, est choisi en raison de sa situation géographique et aussi parce qu'il offre des bâtiments assez modernes, un terrain de manœuvre qui sera transformé en stade, et le CM 36 qui l'occupe ne sera guère gênant.

Il faut des cadres. Quelques officiers d'active ayant fait leur temps de commandement en Algérie et intéressés par l'action psychologique, et une soixantaine d'aspirants et de sous-lieutenants de réserve du peloton sortant des écoles d'E.O.R., tous volontaires (sans trop savoir pourquoi, le secret est bien gardé) dont 10 à 12% d'arabophones.

Il faut naturellement des crédits. Ils sont pris sur le budget de l' Algérie ... et enfin des élèves. L'ordre est donné de recruter rapidement des jeunes de 18 à 25 ans, ayant au moins le niveau du C.E.P., aptes physiquement à la pratique des sports, ayant bon esprit. Ce recrutement est fait tellement rapidement et avec si peu de sérieux (bien des officiers prenaient encore, à ce moment, le 5e bureau pour une bande d'utopistes dangereux) qu'il y eut, dès le départ, bien des difficultés. Le centre de rassemblement était à Nouvian et nous avons passé notre temps à éliminer les simples d'esprit, les boiteux, les tordus, les crapules, les épileptiques, les ivrognes, les fous même, ne gardant que ceux apparemment normaux, sans être trop difficiles, 600 environ.

Nous faisons la traversée sur le porte-avions Lafayette et nous arrivons à Issoire, dans un quartier de Bange envahi par les mauvaises herbes, pour nous installer dans des bâtiments d'une saleté repoussante, inhabités depuis au moins douze ans. Il y avait tout à faire. Racler l'herbe, peindre les bâtiments, construire le stade etc ... etc. Tout cela a été fait. L'école est maintenant fort belle. Il n'y manque rien.

Mais, pour cette promotion, loin d'avoir tous les atouts, la partie s'annonçait difficile.

Et nous avons commencé la formation de nos 600 élèves, en ayant pour but d'en faire des moniteurs capables d'apprendre aux jeunes d'Algérie les joies pures et exaltantes du sport, de leur donner l'amour du pays, le goût du travail, l'esprit d'entreprise, l'enthousiasme.

La propagande adverse avait touché la plupart de nos élèves. Nous étions encore loin du 13 mai. Les hésitations et les incertitudes des gouvernements successifs, ainsi que les échecs des dix années précédentes, largement orchestrées par la rébellion, donnaient à penser aux musulmans que la France allait une fois encore suivre une politique d'abstention.

Aussi, pour s'assurer l'avenir, il était prudent de prendre parti pour les rebelles, afin d'être, le moment venu, du côté du vainqueur. D'autant que la rébellion fait sentir partout sa présence par le terrorisme et la collecte de fonds.

Il ne faut pas non plus oublier l'action de l'étranger, telle que les émissions radio du Caire, qui s'efforce de faire naître un sentiment de nationalisme, de panarabisme et de panislamisme.

Pour démolir cet obstacle, nous avons dû, en premier lieu, regagner la confiance en formant des groupes de 10 à 12 élèves, ayant à leur tête un aspirant dont le service est de 24 heures sur 24. Cet aspirant est chef de groupe, brigadier chef de chambre, chef de table, instructeur. Il est celui qui mène, dirige, assure la discipline, en un mot, le Chef de ces 10 à 12 garçons, toujours présent et participant à toutes leurs activités. Peu à peu, les élèves moniteurs s'apprivoisent et commencent à avoir confiance en leur aspirant. Or, comme on a confiance en lui, on finit par le croire, tout au moins l'écouter d'une oreille favorable. Comme j'étais un de ces aspirants, je tiens à faire ressortir leur rôle. Il fallait être le chef 24 heures sur 24. On ne pouvait compter, ni sur le respect du galon - les élèves moniteurs n'ayant pas fait leurs classes -, ni sur celui de l'âge. Pas question de créer une barrière physique, comme l'instructeur de corps de troupe avec ses sous officiers et gradés derrière lesquels il peut toujours se reposer, sans en avoir l'air. Donc, il fallait tout le temps se surveiller, rester calme, être facilement abordable, sans tomber dans la démagogie, être en même temps le chef et le meilleur des exécutants. Bien sûr, c'est cela être le chef. Mais il est plus facile, par exemple, de montrer que l'on sait courir, puis de dire: "Courez!" que de dire: "Courons!" et d'être toujours en tête, et cela pour tout à longueur de journée, de semaine, de mois. On y arrive assez bien, mais au bout de deux stages, soit environ neuf mois, on nous a donné une autre mission, car nous n'étions plus capables d'être chefs de groupe. Nous nous étions nous mêmes saturés.

Un lien de confiance et de sympathie a fini par se créer dans le groupe, et maintenant il va falloir s'attaquer à l'obstacle proprement dit: le mur idéologique, en empruntant des chemins détournés.

La méthode employée consistait en des cours d'une heure, chaque jour, d'instruction civique, répétés les jours suivants au moyen de discussions dirigées, d'exposés, de nouvelles diffusées par haut parleur, de déclarations de rebelles ralliés et, vers la fin du stage, de déclarations, devant magnétophones, des moniteurs, ainsi que des cérémonies bien orchestrées, rappelant les manifestations de masse à l'échelle de l'école.

Les chemins détournés ce sont, par exemple, une suite de cours sur la géographie de la France. Géographie physique, politique, économique, pour arriver à ancrer dans les esprits la grandeur morale, intellectuelle, guerrière, commerciale, industrielle de notre nation.

Une suite de cours sur l'histoire de France: les Gaulois, les rois, la révolution, l'empire etc. Puis 1830, la conquête de l'Algérie. Les Turcs chassés par la France, bonne et généreuse, en insistant sur tous les arguments qui nous sont favorables, tels que: 1 000 000 d'habitants en 1830, 8 000 000, 120 ans plus tard, ainsi que sur tout ce qu'il y a eu de désintéressé, de grand, de magnifique dans l' œuvre française en Algérie, pour arriver à faire pénétrer la position de principe: "L'Algérie, c'est la France!". Puis, le mur idéologique presque détruit, les cours deviendront constructifs sur le leitmotiv: "Algérie française, Algérie nouvelle".

Je dis presque détruit car l'on va se servir de ces fondations en utilisant tous les motifs valables de l'opposition en suivant la filière: "Ceci est mauvais, c'est vrai. Nous devons travailler à le supprimer, ce qui se réalisera en construisant l'Algérie nouvelle". Lentement, on passe du particulier au général et, à l'issue du stage, le moniteur est devenu un partisan.

En principe, peut-on penser. Bien sûr il y a du déchet au cours du stage, on élimine les irréductibles, tous ceux qui montrent un incapacité physique ou moral pour faire un bon moniteur (car si je mets l'accent sur le côté formation du moniteur proprement dit je dois signaler que le programme comprenait 3 heures de sport par jour, des cours de culture générale, de secourisme, d'hygiène ainsi que du tir et des classes à pied, des chants, des cours d'auto et que sais-je encore. Les moniteurs étant des militaires).

En Algérie aussi il y eut du déchet. Dans la zone Nord-Constantinois où j'ai été envoyé comme officier itinérant pour l'inspection des moniteurs d'Issoire, sur 90 moniteurs de la première promotion, six ont été mutés dans un corps de troupe pour des motifs allant de l'ivrognerie à l'indiscipline. Il y a eu un seul déserteur.

Depuis cette première promotion, j'en ai vu deux autres débarquer en Algérie. La dernière toujours meilleure que la précédente, et cela parce que la situation se clarifiait en Algérie aussi bien qu'en France. Je pense au 13 mai, au référendum ...

Quant à l'école, elle est de mieux en mieux installée. Le travail de aspirants actuellement à Issoire est le même que le nôtre, mais ils ont plus d'atouts pour mener à bien leur mission.

 

Janick de Lenclos, écrit fin 1968. repris sur l'excellente revue "mémoires d'empire".

 

 

 

Retour avec la commande de votre navigateur, sinon:cliquer pour revenir à juillet 1957.